Effondrement ou résilience : le levier de la sobriété

Un levier prospectiviste pour construire un chemin de résilience et sortir du “Marketing du désastre”.

Après 20h de cours d’initiation à la transition écologique, un étudiant m’a posé cette question fondamentale : « Si nous réduisons nos impacts environnementaux grâce à la sobriété, notre économie va-t-elle péricliter ? »

C’est une question essentielle à plusieurs niveaux : d’abord parce qu’elle révèle une croyance fondamentale que notre économie fonctionne en grande partie sur le fait de vendre et de rendre désirable du superflu (ce que la sobriété voudrait éviter), d’autre part parce que ce fonctionnement est perçu comme inévitable et même nécessaire. Enfin, elle pose la question que tout le monde se pose d’une façon ou d’une autre : les mesures que nous envisageons de prendre pour sauver l’environnement peuvent-elles détruire l’économie ? Et surtout, notre croissance est elle devenue totalement dépendante de la vente de superflu ?

Car rappelons-le, la sobriété consiste à se passer du superflu, pas à se priver de l’essentiel, ce qu’on appelle plutôt la frugalité.

Posons la question autrement : comment notre économie a-t-elle pu autant s’endetter d’un point de vue financier, et surtout d’un point de vue climatique et environnemental ? Comment ce qui est supposé être une bonne gestion de bon père de famille a-t-il pu aboutir à une aussi vaste faillite financière, un tel épuisement des ressources naturelles, et une telle absence de lucidité sur la permacrise que nous subissons ?

Hypothèse simple : notre économie s’autodétruit.

Cette hypothèse n’est pas absurde, l’INSEE l’a quantifiée et calculée avec les comptes de la France en 2003. Nous l’avons évoqué dans un précédent article1.

Je voudrais aborder cette hypothèse en prenant l’exemple de notre système de santé, qui est exceptionnel en France, mais qui souffre, comme beaucoup de secteurs économiques, d’un sérieux manque de soutien budgétaire.

Selon les rapports de la Commission des comptes de la sécurité sociale, le déficit de la branche maladie a été de 11,1 milliards d’euros en 2023. Pour 2024, les prévisions ont été révisées à la hausse, s’établissant autour de 8,5 à 9 milliards. Pour 2025, les projections budgétaires actuelles maintiennent un solde négatif dans cette même fourchette, malgré les tentatives d’économies. Cette information est validée par la Cour des Comptes, le Haut Conseil du financement de la protection sociale et les économistes de la santé.

Il nous faut admettre que ce déficit n’est plus “conjoncturel” (lié à une crise comme le Covid), mais structurel. L’honnêteté oblige à reconnaître que l’augmentation des dépenses est tirée par des facteurs lourds : vieillissement de la population, explosion des maladies chroniques et coût croissant des thérapies innovantes. C’est un phénomène que des théoriciens de la complexité comme Joseph Tainter attribuent à la complexité de nos sociétés : nous créons des problèmes qui nous coûtent de plus en plus cher à résoudre.

Regardons maintenant quels sont les principaux couts pour notre système de santé :

Les Maladies Non Transmissibles (diabète de type 2, maladies cardiovasculaires, obésité) représentent environ 60% des assurés, et 80 % des dépenses de santé et sont majoritairement liées à nos comportements : le tabagisme qui reste la première cause de mortalité évitable (environ 75 000 décès par an en France), l’alcoolisme, responsable de 41 000 décès par an (cancers, cirrhoses, accidents de la route), la malbouffe et la sédentarité avec le duo “sucre + manque d’activité” qui est le moteur de l’épidémie de diabète de type 2 et de l’obésité, et qui touche maintenant un adulte sur deux.

Et enfin, il faudrait ajouter les accidents de la route qui représentent une charge traumatique et de rééducation importante pour le système hospitalier. La mobilité automobile et la vitesse causent de surcroit une pollution de particules fines dans l’atmosphère et donc des pathologies pulmonaires…

Tous ces couts seraient évitables si nous n’avions pas des comportements excessifs liés à la surconsommation de produits nocifs, et de vitesse sur la route. Des surconsommations qui sont le pur produit de notre addiction au superflu ! Rien ne nous oblige en réalité aux excès alimentaires, ni aux excès de vitesse, pas plus qu’au tabagisme ou à l’alcoolisme. Nous sommes informés, nous sommes libres, nous sommes conscients des conséquences.

En d’autres termes, ce sont bien les comportements associés au superflu qui minent à 80% notre système de santé.

Donc, sur ce seul exemple, la sobriété pourrait nous permettre de sortir de la crise que traverse notre système de santé, un des éléments les plus vitaux de notre société, qui représente environ 12 % du PIB (soit environ 300 milliards d’euros par an).

La question qui se pose maintenant est : comment économiser sur ces dépenses peut-il être profitable à notre économie ? Ces économies seront elles comptabilisées en négatif dans notre PIB, et donc notre croissance ?

Economies et économie !

Nous n’allons pas nous leurrer et imaginer que nous pouvons du jour au lendemain changer nos comportements et économiser 80% de nos dépenses de santé. Mais nous pouvons faire une estimation basse.

Une réduction de 10 % de la consommation d’alcool se traduirait à terme par un gain potentiel pour l’Assurance Maladie d’environ 1,2 à 1,5 milliard d’euros par an (soins hospitaliers et médicaments). Le tabac coûte 156 milliards d’euros en coût social. Les dépenses de santé directes s’élèvent à environ 20 à 25 milliards (cancers, maladies cardiovasculaires, BPCO). Une campagne massive réussissant à faire baisser le nombre de fumeurs de 20 % pourrait engendrer une économie de 4 à 5 milliards d’euros par an à l’horizon 10 ans. Un accident grave coûte en moyenne 3 millions d’euros à la société (soins, rééducation, handicap, perte d’activité). À Lyon, le passage à 30 km/h a montré une baisse significative de la gravité des accidents (les premiers bilans font état d’une baisse des accidents graves et mortels supérieure à 30 %). Si la réduction de vitesse permet de diminuer de 20 % les accidents graves au niveau national, le gain pour le système de santé et de prévoyance est estimé à environ 1,5 à 2 milliards d’euros. Le surpoids et l’obésité coûtent environ 10 milliards d’euros par an en soins directs (diabète, hypertension). Une politique de prévention nutritionnelle (Nutri-Score, taxe sucre, sport sur ordonnance) efficace pourrait réduire cette facture de 1 à 2 milliards d’euros par an.

On parle donc de 5.5 à 10 milliards d’euros économisés chaque année sur un seul secteur économique, la santé.

Que pouvons nous faire de cet argent ?

Un simple raisonnement économique sur le coût d’opportunité nous permet d’espérer que cet argent serait réinjecté dans l’économie. Le cout d’opportunité, ce sont les dépenses que nous ne pouvons pas faire quand nous avons déjà consacré notre argent à un premier choix. Ce premier choix, la santé, étant allégé de 7.5 milliards, les collectivités pourraient d’une part réduire leur dette, d’autre part injecter cet argent dans de l’économie régénérative.

Injecter les économies dans la régénération de l’économie ?

Nous assisterions alors à un effet de levier, démultiplicateur.

Si on investit l’argent dans l’agroécologie locale, nous soutenons une agriculture de proximité, pourvoyeuse d’emplois locaux, non délocalisables, et d’une alimentation plus saine. Nous réduisons les pesticides (fortement impliqués dans l’augmentation du taux de cancers dans la population), nous stockons davantage de carbone dans les sols, nous restaurons les haies et donc la biodiversité si indispensable à cette même économie2.

Si nous investissons dans la rénovation des bâtiments, nous activons un autre levier : les dépenses énergétique et notre dépendance aux énergies fossiles qui pèsent très lourd dans notre balance commerciale. Nous réduisons les dépenses des ménages qui peuvent davantage investir dans une consommation saine.

Si nous investissons dans la végétalisation des villes, nous luttons contre le dérèglement climatique tout en préparant l’adaptation à ce même dérèglement.

Si nous investissons dans l’économie de la substitution, nous diminuons notre dépendance aux métaux rares et aux chaines de logistique mondialisées et vulnérables.

Nos investissements sont gagnants pour les collectivités, pour les ménages, et pour les entreprises qui s’engagent dans une économie plus saine. La “décroissance” des activités économiques toxiques permet une plus grande croissance des activités économiques qui servent mieux la société !

La société doit changer sa manière de compter

En comptant les externalités négatives économisées sur le climat, la santé, la biodiversité, ce que propose le pacte vert européen, nous sommes en mesure d’actionner un levier extraordinairement puissant pour transformer l’économie.

Mais nous optimisons aussi notre qualité et durée de vie. Et nous supprimons une des causes majeures de notre dette, un des risques majeurs d’effondrement de notre économie.

Et il y a bien d’autres mesures qui pourraient créer des co-bénéfices pour notre économie et pour notre qualité de vie : les cantines scolaires, les transports en commun, le recul de la sédentarité, etc.

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  1. La publication d’un rapport INSEE sur les comptes augmentés de la France de 2023 montre que l’économie française crée plus de dommages climatiques futurs, via son impact carbone, qu’elle ne génère d’épargne. ↩︎
  2. Cf rapport de l’IPBES de février 2026. ↩︎