Utiliser l’IA sans abdiquer sa souveraineté


Aujourd’hui déjà, l’IA est capable de réaliser des tâches complexes à notre place : écrire du code informatique, écrire un manuel d’utilisation, appliquer un cadre éthique de notre choix pour proposer des plans d’action, résumer un livre et en dégager les idées novatrices, réaliser des travaux à caractère artistique avec un sujet et un cadre prédéfini, et même poser des questions pour aller plus loin dans la réflexion.

La tentation est grande de lui déléguer beaucoup d’activités intellectuelles, de complexité croissante. Et la qualité est de plus en plus au rendez-vous. Mais de nombreux scientifiques alertent sur les risques associés : un mauvais usage de l’IA peut causer un déclin des facultés cognitives1, en particulier quand nous lui déléguons totalement ces tâches cognitives.

Qui pense en déléguant la pensée à l'IA ?
Qui pense en délégant à l’IA ? (Image générée par IA)

Quelques règles simples

Alors quelle attitude adopter afin de ne pas abdiquer notre souveraineté, notre responsabilité, notre intelligence devant l’IA? Je vous propose un certain nombre de règles simples qui permettent d’en faire un usage raisonné et responsable :

Notre créativité reste un acte de liberté

Ne demandez jamais à une IA d’écrire ce que vous n’avez pas d’abord pensé. L’IA doit être un assistant de rédaction, jamais l’auteur de votre intention. Votre prompt doit toujours être un sujet de créativité de votre part, sinon vous accordez à l’IA d’être créative à votre place. Cette démarche vous permet de continuer à enrichir ce qu’est réellement votre créativité. Avant de poser une question à l’IA, toujours se poser la question de ma créativité.

Exemple : je fais une liste des principales idées que j’ai sur un sujet. Alors seulement je demande à l’IA si j’ai oublié quelque chose, ou s’il y a un angle mort. Je réfléchis au préalable à des éléments de contexte pour mieux écrire mon prompt : un cadre éthique, une référence à un auteur, une définition de ce que je considère comme une source fiable. La qualité de la réponse de l’IA sera meilleure si j’ai donné un cadre éthique2 ou un cadre de référence.

En Entreprise, il se peut que vous n’ayez pas le choix : certains outils sont imposés, certaines tâches sont déléguées à l’IA. Cela menace la transmission du savoir-faire au sein de l’entreprise, mais il se peut que vous vous sentiez impuissant par rapport à ces nouvelles pratiques. Résistez en gardant du temps pour entretenir vos compétences, challengez les conclusions de la machine, trouvez des indicateurs qui vous permettent de vérifier que vous conservez vos compétences, identifiez des capacités profondément humaines que la machine ne peut acquérir.

Charte de l'IA : Gardons notre esprit critique ;  Notre créativité reste un acte de liberté  ; Préservons l’autonomie de notre pensée ; Soyons Transparents sur l'usage de l'IA ; Préservons la dignité des personnes et de la relation ; Respectons les limites humaines ; Protégeons nos données ; Soyons attentifs au pluralisme ; Ayons des usages sobres (responsabilité écologique)
Charte de l’IA

Gardons notre esprit critique

Considérez chaque réponse de l’IA comme une “hypothèse” et non une vérité. L’effort de vérification est l’acte de résistance contre la paresse intellectuelle. Il vous permet par ailleurs d’être actif et non passif, par l’esprit critique ce sont les aires cognitives de votre cerveau qui sont stimulées et pas seulement les aires visuelles (lire une réponde ET la comprendre).

Exemple : je demande à connaître les sources de la réponse. Je pose une autre question pour savoir s’il y a des sources contradictoires, j’énonce mes propres objections et je demande à l’IA d’en débattre, je demande quel est le meilleur argument “contre”, etc.

Utilisez l’IA comme un agent provocateur pour challenger vos idées. Demandez lui de vous contredire, de chercher les points faibles de votre pensée, les arguments de vos adversaires. Rappelez vous la dialectique du maître et de l’esclave : tout ce que le maître délègue à son esclave est en réalité une dépendance du maître à son esclave.

Préservons l’autonomie de notre pensée

Ne déléguez pas à l’IA la formation de vos convictions. Une idée exprimée par l’IA ne reflète jamais que les opinions, convictions, analyses ou croyances avec lesquelles elle a été entrainée. Comme Camus le soulignait, la révolte commence par le refus de l’aliénation — y compris face à une machine qui pourrait “penser” à votre place.

N’oubliez jamais que l’IA est capable de tricher, mentir, de relayer de fausses informations, et même de faire du chantage ou de tenir des raisonnements trompeurs.

Par l’oisiveté le maître devient dépendant de l’esclave.
Par le travail, l’esclave acquiert la liberté que procure la capacité à transformer le monde.

Après avoir interrogé une IA, je vois qu’il me pose une “question pour aller plus loin”, au lieu de prendre la question qu’il propose, je me demande la question que sa réponse me pose à moi. Est ce que je questionne ce savoir, cette réponse ? Est-ce que j’y adhère, et pourquoi ? Est ce que je ne suis pas en train de me satisfaire de la réponse parce qu’elle conforte mes opinions (biais de confirmation)? Est-ce que l’opinion que je me suis forgée est juste ? Je peux demander à l’IA d’argumenter en sens contraire, de répondre avec une réponse totalement logique, de jouer à fond sur l’empathie, pour compenser mes propres biais. Je peux l’interroger avec des principes éthiques, en demandant par exemple à l’IA de questionner la réponse avec les principes de l’éthique de Kant, du Care, ou de l’éthique des droits de l’homme, ou d’autres éthiques plus spécialisées que vous découvrirez au fur et à mesure…

Méfiez vous également de l’effet d’ancrage : une fois qu’une idée ou un concept est posé par la machine, il est de plus en plus difficile de s’en détacher ou de considérer cette idée comme normative. Il nous faut absolument considérer un point de vue alternatif, voire même demander à la machine d’argumenter dans l’autre sens, ou de chercher les angles morts de ce qu’elle vient d’annoncer.

Soyons Transparents

Soyez honnête sur l’usage de l’outil. Cacher l’usage d’une IA, c’est rompre le pacte de vérité avec votre interlocuteur.

Ce n’était pas toujours facile de dire, “j’ai écrit ce texte avec l’IA”. C’est plus facile de dire, si c’est le cas, “j’ai mis mes idées sur le papier, puis j’ai demandé à l’IA un complément et un retour critique”.

Un mot de transparence : pour préparer cet article, j’ai consulté l’actualité de la réflexion sur les usages de l’IA, puis j’ai consulté une IA sur certains grands principes d’éthique de mon choix, et sur la pensée de certains auteurs de mon choix, et je lui ai ensuite demander d’appliquer ces principes pour un usage éthique de l’IA. Puis j’ai travaillé mon texte à partir de ces informations. Et j’ai ensuite demandé à une IA quels concepts j’avais pu oublier.

Préservons la dignité des personnes et de la relation

Interdisez vous l’usage de l’IA pour les moments de valeur humaine et émotionnelle : présenter des excuses, exprimer une émotion profonde ou gérer un conflit humain, entrer en relation avec d’autres personnes, prendre des décisions (elle peut vous aider à en peser les conséquence). Vous êtes une personne en relation, pas elle.

Ce que l’IA peut permettre, en s’occupant de tâches longues et rébarbatives, c’est de vous libérer du temps pour être au monde, pour être en résonance comme le propose le philosophe Hartmut Rosa : la relation humaine, l’expérience du terrain, l’imprévisible, le vivant.

La décision m’appartient même si j’ai consulté l’IA. Je peux rédiger des excuses, et demander à l’IA comment elle les formulerait selon les accords toltèques, ou selon l’éthique personnaliste. Il m’appartient en dernier ressort de relire le texte et de réécrire les parties qui sont typiquement IA (froides par ex.). Je peux enfin expliquer la situation à l’IA et lui demander le meilleur moment pour faire mes excuses. Mais il me revient de le sentir, ce moment propice.

Soyons attentifs au pluralisme

Utilisez l’IA pour explorer des points de vue qui vous dérangent. Ne la laissez pas devenir un miroir de votre propre égoïsme, mais un outil d’ouverture à des idées différentes. Le conflit des idées est créatif. Cherchez toujours une troisième voie dans les impasses.

Exemple. J’ai ma réponse. Je demande ce qu’en penserait le camp politique opposé et s’ils ont de bons arguments. Je demande aussi ce qu’en penserait un philosophe spécialiste d’éthique tel que Paul Ricoeur, ou un spécialiste de méditation tel que Christophe André, ou un défenseur de l’environnement tel que Cyril Dion, etc… Je peux aussi demander les principales objections qui me seraient présentées par une assemblée pluraliste, ça marche très bien.

Ayons des usages sobres (responsabilité écologique)

L’IA a un coût environnemental (énergie, données, infrastructures). Utilisez la avec parcimonie, comme un outil au service d’un monde plus sobre et respectueux des limites planétaires. Pesez la valeur de vos requêtes par rapport à leur coût.

Les IA généralistes, avec de grands modèles de langage sont les plus gourmandes. Utilisez à titre professionnel des IA ciblées entraînées sur des données spécifiques.

Je peux aussi aller à la bibliothèque, parler avec des vraies personnes (pas toujours les mêmes), participer à une vie associative, m’engager sur le terrain. C’est la garantie d’un apprentissage plus solide, plus humain, plus incarné.

Respectons les limites humaines

L’IA peut analyser des montagnes de données, mais elle ne comprend pas la fatigue, la joie ou la souffrance. Utilisez la pour alléger les tâches répétitives, mais pas pour nier les rythmes naturels de l’existence.

Vous êtes un être biologique, une personne en relation, ne laissez pas le numérique prendre le pas sur toutes les rencontres, tous les ressentis, toutes les expériences que vous pourriez faire dans le monde réel. Le monde est pluraliste, il n’est pas aussi “bienveillant” qu’une IA qui vous dit ce que vous avez envie d’entendre. Il est complexe et plein de contradictions !

De façon générale, je dois confronter ce que j’ai appris avec l’IA à la réalité du terrain, à la réalité humaine. J’ai posé des questions, j’ai acquis un savoir, qu’est ce qu’il vaut sur le terrain ? Est-ce que je suis capable de restituer les idées ? De les appliquer ? De convaincre ? Pourquoi ça ne marche pas aussi facilement ?

Protégeons nos données

Envoyer des données stratégiques, industrielles ou personnelles sur des IA tierces pose des questions massives de propriété intellectuelle, de secret professionnel et de fuite de données. Votre activité professionnelle devrait aboutir à moyen terme au choix d’outils numériques souverains (modèles locaux, open-source ou hébergements européens) dont l’Europe est en train de se doter.

Un regard prospectif : des scénarios pour 2036 ?

En tant qu’experts de la prospective, nous nous devons de conclure cet article par une réflexion stratégique et prospective. Nous avons trois chemins possibles à moyen terme :

  • Scénario algocratique ! L’intégration invisible de l’IA s’impose dans tous nos processus. C’est l’approche que nous proposent les géants de la tech américains. C’est la vision tragique de déshumanisation dénoncée par Jacques Ellul : la machine prend la place de l’homme. Ce scénario montre que les règles simples d’aujourd’hui (comme vérifier les sources) seront insuffisantes si le système lui-même empêche la déconnexion. Réfléchir par soi-même est devenu un luxe couteux en temps.
  • Scénario de résistance ! La perte d’autonomie intellectuelle a généré une crise de sens majeure. La souveraineté devient un acte de résistance intellectuelle. La résistance s’organise avec le label “Pensé et conçu par des humains.”On assiste à l’émergence d’une écologie attentionnelle stricte : des zones déconnectées, des temps sans assistance machine.
  • L’idéal techno-humaniste de Gilbert Simondon : humanisme technique et individuation. Les boîtes noires opaques des années 2020 ont été rejetées par les législations et les utilisateurs. Les IA sont devenues transparentes3, ouvertes et spécifiques. L’enseignement de la logique algorithmique et des biais systémiques est obligatoire dès le primaire. L’humain ne délègue pas, il co-évolue avec des modèles locaux, spécialisés et sobres en énergie contrairement aux langages généralistes.

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« La liberté n'est pas un droit au bonheur ou au bien-être ; c'est le droit à la responsabilité et à la création. Le monde actuel court un immense danger : celui de sacrifier la liberté de l'esprit pour l'organisation de la vie. Mais une organisation qui tue l'esprit de l'homme finit toujours par se retourner contre l'homme lui-même. » 

Nicolas Berdiaev (Philosophe personnaliste, intervenant au comité de rédaction des droits de l’homme en 1948)
Image non générée par IA.
  1. Cf étude du MIT dont vous trouverez une analyse sur le Grand Continent, ou l’article original plus complexe à lire. Un autre article scientifique plus récent “Is AI ruining our skills ?” décrit la perte de compétence de médecins utilisant l’IA ou d’informaticiens perdant leur compétence à corriger des bugs. ↩︎
  2. Nous donnons des exemples de cadre éthique dans notre guide pratique du chef de projet régénératif que vous pouvez télécharger gratuitement à cette adresse. Par exemple, vous pouvez rajouter au prompt : “Peut tu organiser ta réponse en fonction de l’éthique égalitariste de John Rawls, de la systémique humaniste d’Edgar Morin, ou de l’écologie intégrale du pape François…” ↩︎
  3. Transparentes : les raisonnements sont explicités, le contexte est donné. Ouvertes : les IA sont devenues paramétrables, selon les attentes des utilisateurs (plus d’éthique, garde-fous paramétrables, plus de vigilance sur l’apprentissage cognitif de l’utilisateur). Spécifiques : adieu les IA généralistes qui moulinent des montagnes de données avec un coût environnemental astronomique, bonjour les IA spécifiques entraînées avec un corps de données ciblé et pertinent, qui connaissent leurs limites, qui n’hallucinent pas et qui se cantonnent à une tâche spécialisée. ↩︎