Nous vivons l’ère de la saturation. Nos étagères débordent, nos boîtes mails saturent et nos esprits, sollicités par un flux ininterrompu de notifications et d’injonctions marketing, s’égarent dans une multitude de sollicitations vaines. Des dizaines de petits riens, messages à lire, interruptions vidéo, SMS, s’imposent au fils des heures pour faire de notre vie une gestion de projet complexe entre priorités et fausses urgences orchestrées par le numérique.
Il n’y a qu’un seul remède à cette frénésie, la sobriété. Faire le ménage, et, après une courte analyse de la situation, je proposerai des solutions très simple pour épurer le fil de nos vies. Des solutions qui s’appliquent à la vie professionnelle comme à la vie privée.
Loin d’être une austérité triste, une privation ou une punition, la sobriété s’impose aujourd’hui comme une liberté de penser, comme une liberté de mouvement, comme une nécessité vitale pour notre santé mentale. Elle est une élégance qui consiste à libérer de l’espace pour permettre à la vie de s’épanouir à nouveau.
Pratiquer la sobriété, c’est accepter de faire le vide — autour de soi, dans ses poches et sur ses écrans — pour retrouver ce que le sociologue Hartmut Rosa appelle la « résonance » : cette capacité à vibrer avec le monde plutôt que de simplement le consommer. Qu’il s’agisse de notre rapport à nous-mêmes, à ceux que nous rencontrons, au vivant, mais aussi à cette quête de sens qui nous habite, choisir la sobriété est, à travers un renoncement fécond, un acte de reconquête. C’est décider que notre attention, notre temps et notre paix intérieure valent bien plus que le superflu. Superflu dont nous avons cru un instant qu’il était un luxe à même de procurer le bonheur.
Explorons comment, en désencombrant nos vies, nous pouvons enfin réapprendre à les habiter pleinement, et salutairement.

Libérer l’espace : la sobriété comme une respiration essentielle
Le désordre matériel n’est pas qu’une question d’esthétique ; c’est une pollution visuelle qui sature nos capteurs cognitifs. Quand l’accumulation s’installe, ranger devient complexe, on n’arrive plus à libérer de la place, on se retrouve à déplacer plutôt que ranger.
Une bibliothèque remplie à ras-bord, même s’il s’agit des meilleurs livres du monde, offre sans doute une satisfaction visuelle, un alignement parfait, mais elle ne laisse plus de place pour le regard, plus de recoin, plus d’aspérité.
Un plan de travail encombré, des tiroirs remplis à ras bord, ne permettent plus de retrouver les objets du quotidien. Nous passons notre temps à chercher les affaires. Et pourtant, un simple temps de recul permet de savoir que seuls 2 ou 3 objets sur cette table méritent d’y rester.
Cette télé géante qui prend la moitié du salon, connectée à une box d’où débarquent de nouvelles séries toutes les semaines, connectée à un lecteur de DVD et une bibliothèque de films qu’on a déjà vus, de jeux vidéos qui vont monopoliser des heures de nos vies, avec leurs frustrations, l’entrainement du corps et du cerveau pour passer un niveau. En laissant notre espace vital s’encombrer d’objets, de supposées satisfactions matérielles, nous laissons la place à une vaste dépression, une vaste privation de sens, à des jouissances qui ne nourrissent pas l’âme.
Faisons un instant le voyage vers une maison de vacances, étagères quasiment vides, quelques livres, un large canapé avec beaucoup d’espace autour, une vue sur une colline, sur la mer, sur un espace dégagé, ou sur des arbres. Pas besoin de plus pour se sentir en paix.
Nous avons besoin de ces moments de paix, désencombrés du matériel, le vide autour de nous est propice au silence, à la tranquillité, à dégager un espace mental.
La consommation, l’omniprésence des objets de consommation crée des désirs inaboutis. La sobriété permet de s’émerveiller de ce qui est déjà là. Quand l’objet, l’encombrement s’efface, c’est l’air qui circule, c’est le vivant qui reprend sa place.
“Il y a deux façons d’être riche : posséder beaucoup, ou avoir peu de besoins.” — Christophe André.
Sobriété numérique : inventaire des sollicitations.
Nous vivons dans une économie de l’attention qui nous veut “fragmentés”. La sobriété ici est un acte de résistance.
Le temps passé sur des réseaux sociaux ? Pourquoi pas, dans le principe, pour prendre des nouvelles de nos proches, pour capter quelques informations utiles ? Dans la pratique, ça ne se passe pas comme ça, une information, un message en entraine une autre, une sollicitation émotionnelle s’impose à travers une nouvelle perturbante ou émouvante, un message provocateur : le cerveau libère de la dopamine pour nous récompenser de ces petites satisfactions fragmentées. Notre attention s’habitue à être fragmentée, dispersée, sollicitée. Notre système émotionnel se met en mode girouette.
Le temps passé sur nos mails ? Là aussi une fragmentation : une newsletter bien ciselée, intéressante, nous entraine sur un sujet de fond, important, qui ne sera que survolé ; un message avec une sollicitation urgente, réelle urgence ou pas, un message commercial qui donne envie d’acheter, une indignation, un appel à signer une pétition. Une heure s’écoule, on n’a pas fait le tri, on a papillonné, et parfois laissé de côté le message essentiel pour divaguer au gré des vents, au gré de ce qui arrive dans la boite mail.
Le temps passé en médiation numérique : écrire des mails, commander des objets, des repas, tant d’activités quotidiennes qui étaient des mouvements du corps (visiter un magasin, cuisiner), qui prenaient du temps et remplissaient l’espace, et qui sont à présent dématérialisés, démultipliés, vidés de leur sens, vidés de convivialité. Grande satisfaction, grand soulagement pour les introvertis qui n’aiment pas trop aller au contact, mais enfermement dans une peur de la relation, à force de ne plus la pratiquer.
Le trop plein ne peut plus accueillir. Le remplissage immodéré de notre espace mental par le numérique nous laisse en trop plein permanent.
Il y a là deux enjeux majeurs : libérer du temps pour être et exister dans l’espace et dans la relation. Retournons au jardin couper et tailler des branches. Retournons au coin café le temps d’une discussion informelle plutôt qu’un débat avec des inconnus sur un forum lointain.
Henry David Thoreau prône un retour à l’essentiel pour ne pas arriver à la fin de sa vie et réaliser qu’on n’a pas vécu. Ce que nous aurons vécu, c’est au contact du vivant, pas par la médiation d’un écran.
“Un homme est riche de tout ce dont il peut se passer.” Henry David Thoreau

Sobriété intérieure : inventaire de notre esprit
Rester un moment en silence, seul face à soi-même, ou face à l’interlocuteur invisible qu’est la contemplation de l’infini, de la création, ou d’une expérience spirituelle. Prendre le temps de lire, parfois laborieusement, parfois en se laissant bercer par les mots et par l’imagination. Attendre le bus en s’ennuyant, en observant le monde, ou en amorçant une discussion avec cette vieille dame un peu seule qui vous remerciera de cet échange.
Ou bien, se jeter sur son téléphone, peupler ce vide de musique, même excellente, de vidéos, même d’excellentes séries, de rebondissements, de tumulte, d’émotions fortes, de revirements de situations, d’informations sur le tumulte du monde, d’indignations partagées et vibrantes. Une sensation de vivre intensément, mais qui épuise, qui doit trouver son rythme comme la musique qui nécessite autant de silences que de notes.
Se retrouver face à soi même peut être exigeant, peut être une confrontation à ses craintes ou ses préoccupations, mais peut aussi être libérateur car ce qu’on étouffe, ce qu’on relègue à plus tard pourrait bien nous réveiller la nuit. S’aimer soi-même, se réconcilier avec soi-même nécessite de se retrouver face à soi-même, de s’accueillir avec ses vulnérabilités.
La sobriété commence par soi, mais elle a une portée universelle. En prenant soin de notre “jardin intérieur”, nous soignons la Terre. C’est Pierre Rhabi qui nous le rappelle.

Sobriété au travail : une nouvelle forme de performance
Douze ans comme chef de projets complexes, de sollicitations constantes, d’une impression d’être le maillon faible si je n’organise pas rapidement la réunion pour résoudre le problème, si je ne diffuse pas l’information dont toute l’équipe projet, des dizaines de personnes, a besoin pour avancer, si je ne redonne pas le cap quand des perturbations se manifestent, si je ne fais pas le tri entre les différentes injonctions, si je n’écoute pas les nombreux experts avant de trancher. N’oublions pas des visioconférences d’une heure qui débordent sur l’heure suivante parce que l’agenda est trop rempli. Et la visioconférence suivante qui commence en retard et qui s’enchaine avec la suivante dans une frénésie de reporting, de management, de contrôle, de suivi des urgences, des priorités, des échéances, des jalons, d’autres réunions à préparer, la direction qui veut un rapport pour hier, parce qu’elle a mis une semaine à prévenir de l’échéance.
La priorité est une soustraction : choisir une priorité, c’est renoncer à dix autres choses. C’est la forme la plus pure de sobriété au bureau. C’est poser un jalon dans la journée.
Regrouper les activités non prioritaires par thématique, par interlocuteur, c’est prendre de la distance, leur donner une place raisonnable dans quelques heures, dans quelques jours.
Renoncer au volume : se concentrer sur l’essentiel permet de retrouver le plaisir du travail bien fait, loin de la performance superficielle.
Déléguer permet d’entrer en relation, de partager la charge, les risques, mais aussi de prendre le risque de la confiance, une nouvelle dimension dans la relation.
Avec le philosophe Hartmut Rosa, nous apprenons que la sobriété n’est pas un manque, un moins, elle permet de créer une résonance féconde avec le monde.
Un chemin de la sobriété, le green lean, le 5S
Il nous faut donc faire le tri, c’est ce que nous enseigne en particulier le Lean qui est un chemin de sobriété et d’efficacité. Nous ne prenons pas ici le Lean dans tout son entier. Nous prenons le Lean dans son hygiène de vie, avec le 5S, ces 5 activités qui permettent de ranger, de faire de la place, d’avoir à disposition ce qui est vraiment essentiel.
Le 5S est souvent perçu comme une corvée de rangement d’usine. Pourtant, appliqué à notre vie (bureau, maison, numérique), c’est une véritable méditation en action. Pourquoi 5S, parce qu’il y a 5 termes japonais en S qui décrivent les étapes de ce tri essentiel. Ces étapes sont dans un ordre logique, chacune libérant la place pour la suivante.
Seiri (Trier, éliminer l’inutile.) Regarder autour de soi. On ne garde que ce qui a une utilité ou une valeur profonde. C’est la fin de l’accumulation compulsive des objets. On commence aussi par effacer les mails inutiles, par se désabonner des newsletters vaines. On commence par retirer tout ce qui encombre. On met de côté ce qui n’est pas prioritaire.
Seiton (Ranger, une place pour chaque chose). C’est la fluidité : Moins d’objets, mieux placés. On réduit la fatigue décisionnelle et l’agacement de la recherche, parce que ce dont on a besoin est à portée, visible, ce dont on se sert peu ou pas est à distance. Les mails peu indispensables sont rangés dans un dossier « pour plus tard ». Les messages importants sont à portée de main pour s’en occuper au bon moment. Les provisions qu’on ne cuisinera pas aujourd’hui sont dans le tiroir du bas.
Seiso (Nettoyer, Maintenir propre et inspecter.) Le soin est une activité essentielle : nettoyer l’espace, entretenir la relation, veiller sur le vivant, tailler, couper, élaguer : soigner son environnement, c’est soigner son rapport au vivant et à la matière. Nettoyer c’est aussi prendre le temps de la méditation, du silence, pour épurer son esprit.
Seiketsu (Standardiser, rendre l’ordre évident.) On crée des bonnes habitudes pour ne plus se laisser envahir par le superflu. On crée des plages horaires strictes pour se faire le tri de sa messagerie. Un esprit épuré par la méditation, par le silence, se focalise plus facilement sur l’essentiel. La mise en place d’un certain nombre de routines de santé mentale nous rend plus apaisés, plus disponibles, plus pertinents. On n’est plus dans le flux constant, on a canalisé les perturbations.
Shitsuke (Suivre, cultiver la discipline.) C’est l’étape d’ancrage : La sobriété devient un mode de vie durable, pas un effort ponctuel. L’esprit ne souffre plus de troubles de l’attention, il s’est aiguisé par la discipline, il devient pertinent, il voit l’essentiel. Autant dire qu’il voit ce qui était invisible auparavant. Quand on termine une tâche, on range, on ferme le dossier sur le bureau et dans sa tête, avec des notes pour reprendre quand il le faudra.
Un certain nombre de gaspillages, une notion centrale dans le Lean, vont apparaître : gaspillages d’attention, gaspillage de mouvement (chercher ses affaires), gaspillage de surcharge (tant d’activités inutiles).
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